L’absence habitée
Âgée d’une cinquantaine d’années, Madame A. se présente à nous avec une demande qu’elle formule d’emblée en termes de violence intrafamiliale. Depuis plusieurs années, elle tente de comprendre les difficultés affectives qui jalonnent son existence. Les ruptures amoureuses se succèdent, laissant derrière elles un sentiment d’échec et d’incompréhension. Sa relation aux hommes demeure fragile, instable, comme si chaque rencontre venait réveiller une blessure plus ancienne que la relation elle-même.
À cette souffrance s’ajoute une autre douleur, plus profonde encore. Sa fille a interrompu tout contact avec elle depuis plusieurs années. Les mots employés par cette dernière continuent de résonner douloureusement en elle : « Tu es ma génitrice, mais tu n’es plus ma mère. » Cette phrase semble avoir trouvé en Madame A. un écho particulier, comme si elle venait réveiller une histoire beaucoup plus ancienne dont elle ne parvenait pas encore à saisir pleinement les contours.
Au cours de nos premiers échanges, un fil conducteur apparaît rapidement. Madame A. attribue l’origine de ses difficultés actuelles aux violences intrafamiliales qui ont marqué son enfance et une grande partie de son adolescence. Son père était un homme d’une extrême brutalité dont les accès de violence imposaient à toute la famille un climat permanent de peur et d’insécurité. Elle évoque ces soirées où, avec son frère, ils s’enfermaient dans leur chambre en espérant que la porte suffirait à les protéger. Elle se souvient également de la petite fille de huit ans qui cachait sous son oreiller un couteau à huîtres, comme si cet objet dérisoire avait pu constituer une défense contre l’imprévisibilité de la violence paternelle.
Pourtant, au-delà même de la figure du père, c’est la place occupée par la mère qui semble aujourd’hui concentrer l’essentiel de sa souffrance.
Madame A. lui reproche d’être restée, d’avoir vu sans intervenir réellement, d’avoir assisté à la dégradation progressive de la vie familiale sans parvenir à s’y opposer. Certes, sa mère tentait parfois d’apaiser les tensions ou de limiter certains débordements. Aux yeux de sa fille, ces gestes demeuraient cependant dérisoires face à la violence qui envahissait le quotidien.
Très rapidement, il apparaît que la médiation devra se construire autour de cette figure maternelle.
L’un des médiateurs est alors invité à incarner Madame C., la mère de Madame A., décédée d’un cancer un peu plus d’un an auparavant.
Avant d’aller plus loin, il convient peut-être d’expliciter ce qui distingue la médiation humaniste d’accompagnement personnel d’une médiation humaniste classique. Dans cette dernière, deux personnes acceptent de se rencontrer afin de restaurer un dialogue devenu difficile ou impossible. La médiation d’accompagnement personnel répond à des situations différentes. L’autre peut être décédé, inaccessible, refuser toute rencontre ou encore être à l’origine d’une blessure profonde rendant toute confrontation prématurée.
L’absence ne met pourtant pas fin à la relation. Bien souvent, celle-ci continue à vivre intensément dans le monde intérieur du médiant. Les émotions demeurent présentes, les questions restent ouvertes et le dialogue poursuit son existence sous une forme invisible, mais toujours active.
Afin que cette parole trouve enfin un destinataire, l’un des médiateurs accepte alors d’incarner symboliquement la personne absente. Cette posture ne relève pas d’un simple jeu de rôle. Le médiateur offre une présence humaine suffisamment incarnée pour que la rencontre puisse avoir lieu et que ce qui demeurait enfermé dans le dialogue intérieur trouve enfin à qui s’adresser.
C’est dans ce cadre que débute la médiation avec Madame A.
Traverser la colère
Dès les premiers instants, l’intensité émotionnelle est considérable. Pendant près de deux heures, la colère accumulée depuis l’enfance trouve enfin un espace où se déployer. Les reproches se succèdent, parfois avec une violence qui surprend la médiatrice elle-même. Les mots longtemps contenus émergent avec une force intacte, comme si les décennies écoulées n’avaient rien altéré de leur charge émotionnelle.
« Pourquoi ne nous as-tu pas protégés ? Pourquoi es-tu restée ? Pourquoi as-tu laissé faire ? Pourquoi n’as-tu jamais choisi tes enfants ? »
Face à cette déferlante, le médiateur incarnant la mère demeure pleinement présent. Son attention, sa qualité d’écoute et sa stabilité offrent un appui à cette parole longtemps retenue qui cherche enfin son chemin. La présence d’un tiers témoin, auprès duquel déposer ce cri ininterrompu, change tout.
C’est précisément dans cet espace qu’apparaissent certains phénomènes relationnels largement décrits par d’autres disciplines avant nous.
Sans toujours en avoir conscience, Madame A. s’adresse progressivement, à travers le médiateur, à cette mère intérieure qui continue d’habiter son monde psychique. Celui-ci devient alors le lieu où viennent se déposer des décennies de colère, de peur, d’attentes déçues et d’amour blessé. Ce qui était demeuré figé dans le silence peut enfin prendre forme et devenir parole.
Le médiateur est lui aussi touché par ce qui se joue dans la rencontre. Les paroles reçues font naître des émotions, des images et parfois certaines prises de position intérieures qu’il lui appartient d’observer avec lucidité. Ces résonances constituent de précieux indicateurs de ce qui se déploie dans la relation, à condition de demeurer au service de l’expérience du médiant plutôt qu’au service de ses propres émotions.
Toute la subtilité de cette posture réside dans l’équilibre qu’elle exige. Le médiateur accueille ce qui lui est confié tout en demeurant à sa juste place. Il reçoit la souffrance sans s’y confondre, accompagne son expression sans chercher à l’orienter et demeure pleinement présent sans jamais se substituer à l’autre.
Lorsque cet équilibre est préservé, la médiation devient un lieu singulier où l’histoire peut être revisitée autrement. Le passé conserve sa réalité, les blessures leur profondeur, mais ce qui était resté figé dans la souffrance retrouve peu à peu son mouvement vers la vie.
Pourtant, au cœur même de cette colère, quelque chose commence déjà à se déplacer. Les accusations demeurent présentes, mais elles cessent progressivement d’occuper tout l’espace. Derrière les reproches apparaît une autre question, plus discrète, plus douloureuse aussi, qui va orienter la médiation dans une direction inattendue.
Car derrière la mère défaillante commence à apparaître une femme.
Rencontrer l’humanité de l’autre
Comme cela arrive souvent dans les médiations humanistes, la question finit par se déplacer. Il ne s’agit plus seulement de comprendre ce qui s’est passé, mais de percevoir ce qui continue à vivre derrière les événements, comme si les faits eux-mêmes n’étaient parfois que la partie visible d’une réalité plus profonde.
La colère de Madame A. demeure présente, mais quelque chose commence à s’assouplir dans son regard. Les certitudes qui l’ont accompagnée durant de nombreuses années ne disparaissent pas ; elles cessent simplement d’occuper tout l’espace.
Jusqu’alors, sa mère apparaissait essentiellement comme celle qui n’avait pas protégé. Celle qui avait vu sans intervenir. Celle qui était restée malgré les violences. Celle qui, par son silence ou son impuissance, avait abandonné ses enfants à la brutalité du père.
Cette représentation n’était ni fausse ni imaginaire. Elle correspondait à une expérience vécue dont les conséquences demeuraient encore présentes dans la vie de Madame A. La médiation n’avait pas pour fonction de contester cette réalité ni d’en atténuer la gravité.
Pourtant, à mesure que la parole se déployait, une autre histoire commençait à émerger.
Comme cela se produit fréquemment lorsque les positions cessent de s’affronter, la personne qui semblait résumer à elle seule toute la souffrance retrouvait progressivement son épaisseur humaine. Derrière la mère apparaissait une femme. Derrière cette femme apparaissait une fille. Derrière cette fille se dessinait à son tour une histoire dont Madame A. ne connaissait jusqu’alors que quelques fragments.
Nous découvrions peu à peu que Madame C. avait elle-même grandi dans un environnement marqué par la dureté. Sa propre mère était décrite comme une femme autoritaire, exigeante, parfois blessante dans ses paroles, notamment lorsqu’elle était sous l’emprise de l’alcool. L’affection semblait rare, la reconnaissance difficile à obtenir et l’expression des émotions peu encouragée.
Très jeune, Madame C. avait cherché une issue à cette existence qui lui paraissait étroite. La rencontre avec celui qui allait devenir le père de Madame A. avait alors représenté une promesse. Pour la première fois, quelqu’un semblait lui offrir l’amour, l’attention et la liberté auxquels elle aspirait. Comme beaucoup de jeunes femmes, elle avait cru pouvoir quitter une histoire douloureuse pour en commencer une autre.
Durant quelque temps, cette promesse paraît se réaliser. La relation est passionnée. L’avenir semble ouvert. Puis, insensiblement, les premières fissures apparaissent. La violence ne s’installe pas toujours brutalement. Elle avance souvent à pas feutrés. Quelques attitudes de contrôle deviennent habituelles. Certaines humiliations finissent par être tolérées. La peur trouve progressivement sa place dans la relation jusqu’à devenir presque familière.
Lorsque Madame A. évoque cette période de la vie de sa mère, un questionnement revient sans cesse. Cette interrogation l’a accompagnée pendant des décennies : Pourquoi est-elle restée ? Pourquoi ne s’est-elle pas enfuie ? Pourquoi n’a-t-elle pas choisi ses enfants ? Pourquoi a-t-elle accepté l’inacceptable ?
Changer de regard
Mais à cet instant de la médiation, ces questions commencent à changer de nature. Elles cessent progressivement d’être des accusations pour devenir de véritables interrogations.
Quelque chose s’ouvre alors. Non pas une explication qui viendrait justifier ce qui s’est produit, ni une lecture qui effacerait les responsabilités, mais la possibilité de rencontrer cette femme au-delà du rôle auquel le conflit l’avait réduite.
Or l’emprise ne se laisse pas appréhender aussi facilement qu’on l’imagine lorsqu’on l’observe de l’extérieur. Au fil des années, la peur altère la confiance en soi. Les ressources psychiques s’épuisent. Les repères se brouillent. L’horizon se rétrécit jusqu’à faire apparaître l’insupportable comme supportable.
Pour la première fois peut-être, Madame A. commence à percevoir que sa mère n’était pas seulement une mère défaillante ; elle était également une femme profondément prisonnière. Cette prise de conscience ne fait disparaître ni la colère ni la douleur. Elle ne transforme pas la victime en responsable ni la responsable en victime. Elle permet simplement à la mère de retrouver sa place d’être humain, avec ses failles, ses limites et ses contradictions.
Et c’est à cet endroit précis que quelque chose commence à se remettre en mouvement. C’est alors que Madame A. découvre, avec une émotion qui surprend parfois les médiateurs eux-mêmes, qu’au-delà de la colère qu’elle porte à sa mère subsiste également une immense tristesse.
La tristesse de n’avoir jamais eu la mère dont elle aurait eu besoin. La tristesse d’avoir vu cette femme s’effondrer lentement sous le poids d’une existence dont elle ne parvenait plus à s’extraire. La tristesse, peut-être, de n’avoir jamais réussi à la sauver. Et c’est précisément à partir de cette dernière émotion que la médiation va progressivement prendre une direction nouvelle.
Alors que la médiation semble jusqu’alors principalement centrée sur la relation entre Madame A. et sa mère, une remarque surgit presque incidemment. Un des médiateurs exprime alors l’impression qui s’impose à lui dans la rencontre : celle d’un mur particulièrement solide séparant la mère et la fille, mais au-delà duquel subsisterait malgré tout un lien discret et persistant, comme un fil invisible continuant à les relier.
Le miroir semble alors faire résonner une autre part de son histoire. Après quelques instants de silence, Madame A. laisse émerger une réflexion qui paraît lui venir presque malgré elle : « J’ai tenté de sauver mon petit frère. J’aurais tellement aimé qu’il s’installe chez moi, mais je n’en ai pas la possibilité. Il me considère presque comme sa mère. » Cette phrase marque un tournant.
Jusqu’alors, l’attention semblait principalement portée sur les violences subies et sur les manquements maternels. Pourtant, à travers cette évocation du frère apparaît une autre dimension de son histoire. Comme beaucoup d’enfants confrontés très tôt à la vulnérabilité d’un parent, Madame A. semble avoir développé à l’égard de sa mère une forme de responsabilité silencieuse dont elle n’avait jamais véritablement pris conscience.
Une mission impossible
À l’écouter, il devient progressivement possible de percevoir combien la souffrance de cette femme a occupé une place considérable dans son monde intérieur, comme si la petite fille qu’elle avait été n’avait jamais renoncé à l’idée de la sauver. Cette mission ne lui avait jamais été confiée. Aucun adulte ne la lui avait demandée. Pourtant, elle semble avoir orienté une part importante de sa vie intérieure.
À travers ses paroles apparaît également la place singulière occupée par son petit frère, profondément marqué lui aussi par cette histoire familiale. Comme si une partie d’elle-même avait tenté simultanément de protéger sa mère, de préserver son frère et de maintenir un semblant d’équilibre dans un univers qui menaçait sans cesse de s’effondrer.
Peu à peu, une évidence commence à se dessiner. La colère adressée à sa mère ne parle pas uniquement des blessures subies ni des manquements qu’elle lui reproche depuis tant d’années. Elle semble également porter la souffrance d’une enfant qui s’est longtemps sentie responsable de ce qui, pourtant, ne pouvait être réparé.
Au fil de la médiation, Madame A. découvre alors quelque chose de profondément douloureux : aussi grand ait pu être son amour, aussi forte sa loyauté et aussi sincère son désir de protéger ceux qu’elle aimait, aucune enfant ne possède le pouvoir de sauver sa mère de sa propre histoire. Certaines souffrances appartiennent à ceux qui les portent et demeurent hors de portée, même pour les êtres les plus profondément attachés à nous.
Cette prise de conscience ne surgit pas comme une révélation soudaine. Elle s’élabore lentement, au fil des séances, des silences, des miroirs et des émotions qui trouvent progressivement leur place dans l’espace de médiation. Ce qui apparaît alors n’est pas seulement l’impuissance de l’enfant face à la souffrance maternelle, mais également le poids considérable qu’elle continue à porter depuis des décennies sans en avoir pleinement conscience.
Madame A. découvre peu à peu combien son énergie demeure tournée vers sa mère, vers son frère, vers leurs blessures et leur devenir, comme si sa propre existence était restée suspendue à cette mission invisible qu’elle s’était attribuée très tôt : protéger, réparer, prendre soin et maintenir un équilibre que les adultes eux-mêmes n’étaient pas parvenus à préserver.
Or une telle mission ne connaît pas d’achèvement. Il n’existe aucun moment où l’on puisse affirmer que l’autre est enfin suffisamment sauvé, suffisamment réparé ou définitivement à l’abri de la souffrance. Tant que cette responsabilité demeure active, une part importante de notre vie reste liée à quelque chose qui échappe fondamentalement à notre pouvoir.
À travers cette situation, la médiation humaniste d’accompagnement personnel apparaît moins comme une technique de résolution que comme un espace de rencontre. Rencontre avec une histoire longtemps portée dans la solitude, rencontre avec des émotions demeurées sans destinataire, rencontre parfois avec l’humanité de ceux que la souffrance avait réduits à un rôle.
La médiation humaniste invite à porter un regard plus juste sur les liens qui nous unissent aux êtres qui nous sont chers. Elle aide à discerner ce qui relève de notre responsabilité et ce qui appartient à l’histoire de l’autre, distinction délicate mais essentielle pour que l’amour conserve sa liberté et sa fécondité.
Pour Madame A., ce chemin l’a conduite à reconnaître une mission qu’elle portait depuis l’enfance. Peu à peu, elle découvre que l’amour qu’elle éprouve pour sa mère et pour son frère n’exige ni de les sauver ni de porter à leur place ce qui appartient à leur propre histoire. En déposant progressivement cette responsabilité silencieuse, une autre possibilité commence à apparaître : celle de réinvestir sa propre existence, de retrouver une capacité d’action sur sa vie et de devenir davantage sujet de son destin.
D’autres médiations empruntent d’autres chemins. Les blessures seront différentes, les histoires singulières et les questions propres à chacun. Pourtant, elles ont peut-être en commun cette même recherche : celle d’une paix intérieure suffisamment profonde pour permettre à l’être humain de vivre plus librement avec lui-même et, par conséquent, avec les autres.
Alain Deluze
Alain Deluze est l’auteur de deux ouvrages sur la médiation humaniste :
La médiation humaniste – Une renaissance de la mort à la vie, un chemin de paix – L’Harmattan (2023)
Petit traité de médiation humaniste d’accompagnement : Au cœur de la violence, transformer la souffrance – Médias & Médiations (2025)