La réussite d’une médiation est souvent perçue comme un chemin vers la réconciliation. Pourtant, la réalité est infiniment plus nuancée. Il arrive qu’une médiation soit un succès parce qu’elle permet enfin d’acter une rupture, et que cette même médiation échoue à combler toutes les attentes, quand il s’agit de reconnaître une culpabilité et a fortiori de fixer une réparation. Dans ce cas, c’est la multiplicité des attentes qui rend l’issue incertaine. Seule une partie des participants à la médiation a pu y trouver satisfaction.
Cinq personnes et un double conflit
C’est l’histoire d’une famille recomposée, avec une mère et son fils électricien d’un côté. Le père adoptif, son frère et le fils de ce dernier de l’autre.
Le fils, électricien, voulait une médiation pour pouvoir s’expliquer avec son père adoptif, lui dire combien il avait mal vécu son enfance avec lui, au point de rompre tout contact désormais et de récuser son adoption. Sa mère voulait également pouvoir exprimer son ressenti et son mal être à son mari, avec qui elle envisageait une rupture, affirmant qu’il était impossible de lui parler sereinement en tête à tête.
Le père adoptif, entrepreneur retraité, son neveu et son frère venaient chercher des excuses à la suite de l’apprentissage dudit neveu au sein de l’entreprise d’électricité de son cousin par alliance. La période d’apprentissage s’était apparemment mal passée…
Une longue rencontre de médiation
La rencontre de médiation débute par une première partie de deux heures. Les mots échangés entre l’électricien, sa mère et son père adoptif sont très rudes, parfois violents. Jamais l’entrepreneur électricien ne s’adresse à son cousin, pourtant assis juste face à lui, ne le regardant même pas.
Au bout de deux heures, la médiatrice propose aux parties de faire une pause et d’aller boire un café, avant de revenir pour faire un bilan. Au retour, l’électricien s’adresse directement à son cousin, pour discuter avec lui des conditions dans lesquelles s’est passé son apprentissage. Ils échangent alors pendant près d’une heure supplémentaire, mais cet échange ne donne lieu à aucune avancée.
Le premier acte : La fin du silence
Le premier volet de cette rencontre était purement familial, empreint d’une charge émotionnelle accumulée sur des décennies. D’un côté, un fils électricien et sa mère, portés par l’urgence de briser le cadre.
Pour le fils, l’enjeu principal était celui de la légitimité. En exprimant sa souffrance face à son père adoptif, il ne cherchait pas un compromis, mais une validation de son vécu. Dire « je ne veux plus être ton fils » dans un cadre sécurisé par une médiatrice, c’est transformer une fuite en une décision souveraine. Pour la mère, l’enjeu était la sortie de l’emprise : la médiation est devenue le seul espace où la parole n’était plus étouffée par la dynamique du couple, permettant d’acter une rupture devenue inévitable.
Ici, la médiation réussit car elle remplit une fonction « transformative », un passage vers une vie libérée du poids du passé.
Le second acte : Le choc des égos
Le second pan de l’histoire, lié au conflit entre les deux cousins, a révélé une demande bien différente : celle de la reconnaissance voire d’une réparation.
Pendant deux heures, le silence de l’électricien envers son cousin a pesé lourd. Ce refus de croiser le regard n’était pas seulement de l’indifférence, c’était un mécanisme de défense. Regarder l’autre, c’est accepter son humanité et donc sa responsabilité dans l’échec de l’apprentissage. De l’autre côté, le père retraité, son frère et son neveu attendaient un aveu de culpabilité qui aurait restauré la dignité de l’apprenti et de cette partie de la famille.
Au retour de la pause, un dialogue s’est enfin noué, mais il était trop tard ou trop fragile. Les excuses formulées par l’électricien ont été perçues comme insatisfaisantes par les demandeurs.
Une excuse n’a de valeur que proportionnelle à la blessure perçue. Pour l’électricien, c’était un effort immense de sortir du mutisme. Pour la famille adverse, c’était une déception : ils espéraient voir un homme à genoux, ils n’ont trouvé qu’un homme qui consentait du bout des lèvres à discuter des faits.
Quand la médiation peine à combler toutes les attentes
Quelques jours plus tard, le téléphone sonne chez la médiatrice. La mère et le fils remercient : pour eux, la médiatrice a été l’accoucheuse d’une liberté nouvelle. Pour les autres, c’est le silence, que l’on imagine plein d’amertume.
L’électricien était prêt à lâcher son passé familial, mais pas immédiatement son ressentiment vis à vis de sa belle famille, ni bien sûr son orgueil professionnel. Pour ce dernier volet, il faudra encore du temps sans doute…
La médiation n’est pas toujours synonyme de réconciliation, de pardon et de réparation. Elle peut aussi être un lieu pour se reconstruire en libérant la parole et en exprimant une rupture claire. Et elle doit aussi tenir compte du temps toujours nécessaire pour le changement.